Le Protomental: une théorie psychanalytique explicative

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Cliniques Méditerranéennes, 1998, 57-58, pp. 243-257
Imbasciati Antonio

mots clé: Relation d’Objet, cognitivisme, psychanalyse

 

1) Compréhension et explication

Par le terme de «théorie du protomental» j’ai voulu indiquer une théorie du développement psychique, que j’ai élaborée depuis 1978 jusqu’à aujourd’hui. Puisque cette théorie a été expliquée dans de nombreux travaux, même en volume, il n’est pas possible de la résumer ici dans l’espace d’un article de journal: je me limiterai donc à en donner connaissance (dans le but aussi de surmonter les barrières linguistiques, particulières pour l’italien) en la présentant ici schématiquement, en demandant au lecteur qui désirerait mieux la connaître de consulter mes textes, que j’ai indiqués dans la bibliographie, et en particulier le dernier (1998).

Les hypothèses énergético-pulsionnelles de Freud résident à la base de la partie traditionnelle de la théorisation psychanalytique, critiquée depuis quelques décennies. Ces critiques proposent tour à tour des modèles différents, sans cependant, à mon avis, tracer clairement une alternative à la valeur explicative que possédait la théorie freudienne originale: la théorie énergétique pulsionnelle a, en effet, une valeur heuristique qu’elle conserve encore aujourd’hui, à savoir qu’elle sert à la compréhension des affects et donc pour la clinique; cependant elle avait aussi une valeur explicative qui, pour Freud, était peut-être plus prégnante encore que la première, mais que nous ne pouvons pas soutenir aujourd’hui.

Dans chaque science, l’épistémologie moderne distingue un niveau de connaissance descriptif, un niveau interprétatif et un niveau explicatif (Imbasciati, 1994). Les deux premiers concernent, avec un degré différent, la compréhension (le «comment»: «how» et «how well») des phénomènes observés, alors que le troisième concerne leur explication (le «pourquoi»: «why»). Bien plus que les deux autres, ce dernier niveau exige que l’explication soit conforme à celle qui est atteinte par les autres sciences qui, d’un autre point d’observation, s’occupent de ces mêmes phénomènes. Freud ne fournit pas seulement une clé descriptive et interprétative pour la compréhension des événements psychiques (qui permettrait de comprendre «de l’interne» la subjectivité et son évolution), il désirait aussi les expliquer, d’une manière qui puisse se dire objective, en ligne avec les découvertes ou, tout du moins, avec les hypothèses des autres sciences. Cela, justement, a été obtenu, avec la théorie énergético-pulsionnelle, avec une référence à l’instinct et à une énergie psychobiologique, en ligne avec les sciences de l’époque, en particulier avec la neurophysiologie (modèle de l’arc réfléchi, de la décharge électrophysiologique, etc…) et avec la thermodynamique de l’époque.

Cet accord n’est plus actuel, par rapport aux neurosciences actuelles: par conséquent, nous ne pouvons pas attribuer à la théorie énergético-pulsionnelle une valeur explicative; même si on désire la conserver, entendue dans le sens métaphorique, comme modèle (et non comme théorie dans le sens propre) d’une valeur heuristique évidente pour la clinique. Ma théorisation présente un tableau conforme à l’état actuel des sciences psychologiques et neuropsychologiques (et à la fois dans le domaine de la psychanalyse). Elle se propose, par conséquent, comme une alternative explicative à la théorie énergético-pulsionnelle.

Il s’agit donc d’une théorie psychanalytique en mesure «d’expliquer» le développement en faisant abstraction des hypothèses énergético-pulsionnelles de Freud. J’espère que cela ne soulèvera pas de préjudices chez quelques gardiens, trop respectueux, de l’orthodoxie. D’autre part, ma théorie vise à jeter un pont entre la psychanalyse et les autres sciences psychologiques, en particulier la psychologie cognitive: c’est pour cela que j’ai utilisé le terme de «cognitivisme psychanalytique». Je suis de l’avis que la méthode psychanalytique a une spécificité exclusive qui lui est propre, mais qu’une théorie psychanalytique générale ne survivra qu’en s’intégrant aux théories du développement mental qui proviennent des sciences limitrophes.

Au cours du développement de la psychanalyse, la théorie énergético-pulsionnelle a vite été mise en discussion: des auteurs comme Rubinstein (1967), Peterfreund (1973), Holt (1970, 1972), Schafer (1975), George Klein (1976) l’ont amplement critiquée, surtout dans ses intentions explicatives. Des alternatives ont été proposées à ces intentions (voir aussi Peterfreund)  qui, toutefois, dans le monde psychanalytique, n’ont pas eu la résonance qu’elles méritaient. Je pense que cela peut être attribué au fait qu’entre temps se développaient les théories des relations objectuelles, d’une utilité clinique bien plus immédiate, mais qui ont cependant contribué à mettre dans l’ombre la distinction compréhension-explication, et aussi, à mon avis (1994), celle entre la méthode, la découverte et la théorie. Par conséquent, la psychanalyse semble avoir procédé sur des rails parallèles, sans aucune confrontation adéquate.

De nombreux auteurs ont développé une théorie des relations objectuelles en négligeant, sans l’avouer, le schéma énergético-pulsionnel: toute l’école anglaise suit cette ligne. Les développements de l’école de Bion, en soulignant que l’on apprend de l’expérience, semblent sous-entendre que la structuration du développement mental ne nécessite pas de poussées endogènes (Libido, pulsions) mais qu’elle a lieu par des apprentissages, dont les lois ne paraissent pas nécessairement liées au paradigme freudien, ni situables dans le cadre de la théorie énergético-pulsionnelle. Le concept d’agressivité, également, qui, chez Klein, semble lié (à mon avis – 1994 – seulement formellement) au concept d’instinct (de mort) est ensuite dégagé du paradigme instinctuel (voir l’oeuvre de Money Kyrle, 1995, 1968), dans l’école bionienne est remplacé par le concept de destructivité, qui, exempt de connotations explicatives (le «pourquoi», est utilisé pour décrire une modalité relationnelle (un «comment») ancrée au concept d’imagination, et non à celui de pulsion.

Les développements des théories objectuelles ont déterminé des écarts importants au sein de la psychanalyse, de sorte que de nombreux auteurs ont essayé de mettre ensemble les deux modèles, celui pulsionnel et celui objectif dont nous trouvons des exemples typiques dans l’oeuvre de Kohut (1971, 1977). A ce propos, sont également célèbres les travaux de Gedo (1973) et de Modell (1975). Les tentatives de concilier les deux modèles (Greenberg, Mitchell, 1983, Eagle, 1984) en superposant les théories objectuelles sur l’architecture théorique freudienne, se fondent généralement sur la thèse que ce sont les faits cliniques qui déterminent lequel des deux modèles est le plus utile: un modèle et une théorie sont des «instruments» pour la compréhension de la clinique et pour la modulation conséquente de l’intervention; en tant que tels ils ne sont ni vrais ni faux: c’est le critère opérationnel qui détermine leur adoption.

Posé sur un relativisme de la théorie, ce problème pourrait paraître résolu. Toutefois, la différence entre les deux modèles, et leurs théories correspondantes du développement mental, ne sont pas homologables: le premier en effet, celui freudien, conserve une valeur explicative (le «pourquoi»), alors que le second semble axé sur le «comment». L’ambition explicative, chez les auteurs qui utilisent ce second type de théorie, reste en suspens, renvoyé aux toutes premières relations objectuelles. Ces relations néonatales et même foetales détermineraient les premières structures (1) qui, à leur  tour, conditionneraient les «apprentissages» successifs. D’où l’intérêt pour les recherches qui associent la psychanalyse, observation du nourrisson et du foetus et la psychologie expérimentale. L’oeuvre de Stern (1985) est exemplificatrice.

Le renvoi aux toutes premières relations objectuelles, ou de toute façon aux  expériences néonatales et foetales, n’explique cependant pas le «pourquoi» originel du début d’une structure fonctionnelle, psychique, capable de développer à son interne toutes ses fonctions complexes successives. L’on comprend comment les premières relations objectuelles (celles foetales également) conditionnent l’acquisition des premières capacités fonctionnelles, mais cela n’explique pas le pourquoi d’une expérience qui, initialement, réside toujours bien dans la réception de stimuli, l’on passe à la capacité de les traiter. Une explication biologistique serait ingénue, même pour le psychisme foetal.

A mon avis (1991), l’intérêt de localiser un semblable pourquoi revient à Bion, dans l’attention spécifique qu’il consacre aux modalités de passage d’une expérience des sens, non mentalisable (sensorialité ou sensuosité: cfr éléments (), à une expérience utilisable pour  construire la «structure mentale», à savoir aux facteurs qui génèrent la capacité «d’apprendre de l’expérience» (passage de ( à (). En d’autres mots, il s’agit d’expliquer le passage du biologique – le substrat neural – au mental, c’est-à-dire au premier apprentissage. Dilemme ancien pour les philosophes (cfr. Leibnitz et Barkeley: «nihil est in intellectu quod non fuerit prius in sensu», auquel on répondit: «nisi intellectus ipse»). Or, ce dernier intellectus, si on ne le suppose pas infus ou inné dans la nature, nécessite d’une explication quant à son origine. L’on étudie aujourd’hui le psychisme foetal, mais le problème d’une explication demeure: déplacé sur le comment (et éventuellement sur le pourquoi) de l’expérience foetale découlent les premières capacités mentales (Manfredi, Imbasciati, 1997).

Alors, qu’est-ce qui met en route le «moteur», pour ainsi dire, qui fait que le substrat neural commence à acquérir des fonctions, qui fait qu’elles permettent le début de la construction progressive des fonctions qui vont constituer l’appareil mental? Et de sorte que la structure devienne capable d’apprendre?

Les sciences cognitives élaborent actuellement ce que l’on appelle les théories constructivistes du développement mental, qui semblent pouvoir surmonter l’impasse que nous venons de décrire: l’organisation mentale s’autoconstruit grâce à la structuration progressive d’acquisitions fonctionnelles, sur la base de l’expérience (le «social», souligné par un certain nombre d’auteurs cognitivistes, ou «l’objectuel» primaire, selon les psychanalistes) dans un circuit de cause-effet entre l’expérience et les structures neurales. Nous pouvons considérer Kelly (1955) comme un précurseur de cette position; parmi les auteurs les plus récents citons Maturana et Varela (1985); Watzlawick (1986); Gilli Marchetti (1992) et Camaioni (1993). Ces modèles considèrent les structures affectivo-émotives comme des schémas cognitifs de base (Plutchik, 1980) acquis à des époques très précoces. Ces conceptions peuvent être reliées aux modèles éthologiques de l’imprinting et à la théorie éthologico-psychanalytiques de Bowlby (1969-1980, 1979), mais aussi aux développements de Lichtenberg (1989). En général la psychanalyse actuelle renvoie le début de la structuration des capacités mentales aux toutes premières relations objectuelles, néonatales et foetales (Mancia, 1980; Piontelli (1987); Nathanielsz, 1990; Negri, 1993). Mais cela n’éclaircit pas le motif pour lequel l’acquisition de ces capacités commence: de nombreux «comment» s’éclaircissent, mais le «pourquoi» reste incertain.

Freud a construit sa théorie énergético-pulsionnelle dans les visées d’expliquer le «pourquoi», supposé résider dans le biologique. En effet, il est parti de l’hypothèse d’un présumé substrat biochimique des pulsions (Freud, 1882-95 p 347; 1901, p. 394 et suiv.; 1905, p. 479 et suiv., p. 521 et suiv. 524 et suiv.; 1906 p. 223 et suiv.; 1914, p. 448; 1915a, p. 21; 1915b, p. 478). Cette hypothèse, bien que formulée avec la précaution qui s’impose, était partagée avec enthousiasme, au point qu’il souhaitait qu’un jour la biochimie supplante la clinique psychanalytique. L’idée d’un pourquoi biologique, ou de toute façon «naturel», était longtemps demeurée implicite dans l’esprit des psychanalystes: lorsqu’on abandonna la futurologie freudienne par rapport au substrat biologique, on continua encore longtemps à utiliser le concept de pulsion et toute la théorie énergético-pulsionnelle; explicitement les concepts étaient utilisés dans leur sens métaphorique, pour leur indubitable valeur heuristique pour la clinique, mais implicitement, à mon avis, l’emphase prolongée dont ils ont joui doit être attribuée à leur charme explicatif, dû à leur renvoi au  «pourquoi». Un pourquoi «naturel», renvoyé sine die qui, à mon avis, a écarté les psychanalistes de la recherche d’un autre pourquoi alternatif. De sorte que, même si la théorie énergético-pulsionnelle est, depuis maintenant des décennies, largement critiquée en faveur de théories objectuelles, celles-ci n’ont pas été développées au point de chercher une valeur explicative et non seulement de compréhension et d’utilité clinique.

A mon avis, elles peuvent au contraire offrir, en même temps que les développements actuels d’autres sciences psychologiques et neuropsychologiques, une ligne de développement tendant aussi à déterminer le «pourquoi»; ce pourquoi qui met en route le développement psychique dans les toutes premières ères de la vie.

C’est dans ce cadre que, en partant de certaines bases de Bion, j’ai développé ma «théorie du protomental».

2) Du biologique au mental

Dans l’oeuvre de Bion (1962, 1963, 1965, 1967, 1970, 1974, 1978) nous pouvons discerner trois intuitions sur le fonctionnement mental et sur l’origine de ce développement qui, à mon avis, ont une valeur de découvertes, de la clinique à la théorie, dues à la méthode de l’école kleinienne et aux modèles théoriques des relations objectuelles (cfr. «méthode», «découvertes»,«théories»: Imbasciati 1994). On peut les résumer ainsi.

1) Les affects, ceux profonds, inconscients, enracinés dans le monde de l’enfance, résident à la base de la pensée. Ils sont eux-mêmes pensée. Par conséquent, les processus cognitifs émanent des affects. 2) Les affects se constituent de fantasmes (dans le sens kleinien), qui impliquent des objets internes. Ceux-ci et ceux-là tirent leur origine des toutes premières relations de l’enfant à travers des processus complexes d’intériorisation qui ont conduit à la constitution d’un «monde interne»: sur cette base, l’individu développe ses liens avec les personnes qui l’entourent, son rapport avec le réel, son apprentissage de l’expérience, sa structure psychique même et, par conséquent, ses capacités cognitives. 3) les objets internes (les relations entre lesquelles ils constituent des fantaisies et, par conséquent, des affects) sont les éléments constitutifs de la pensée, c’est-à-dire de la manière dont on connaît le monde: le monde extérieur, à travers le monde interne et à travers les relations.

Les deux premiers noyaux conceptuels énoncent, une fois pour toutes, que les affects ne peuvent pas être conçus comme relatifs à une entité, comme la libido et les pulsions, conçues comme si elles étaient presque d’une «substance» différente de ce qui constitue la cognition. Ainsi tombe la dichotomie cognition-affect, que Freud avait essayé de composer et d’expliquer par le rapport complexe entre les investissements de la libido et les objets réels connus, en donnant d’ailleurs pour sûr que ces derniers devaient être perçus et représentés automatiquement par la structure cérébrale, avec la sauvegarde d’une modulation due aux investissements (cfr. représentation et principe de la constance, Imbasciati, 1991). Le point 3) prend alors forme: la cognition (du monde extérieur mais aussi, et d’une manière plus complexe, de soi même) est réalisée par le biais des objets internes. Ici Bion adhère à la pensée de Money Kyrle (sans le mentionner), qui avait plus explicitement affirmé que les objets internes sont le moyen par lequel (d’une manière en quelque sorte différente de celle de l’adulte) l’enfant se représente le monde et, par conséquent, il construit (Money Kyrle introduit le terme de «pyramides conceptuelles», 1968) les représentations, puis les concepts avec lesquels il appréhende et connaît la réalité.

La capacité de connaître le monde dépend de la possibilité de nous le représenter d’une manière plus ou moins adéquate: alors apparaît le problème de la «valeur représentationnelle des objets internes» et du rapport entre les objets internes et les représentations dans le sens strict: ces représentations qui, graduellement, peuvent aussi prendre les caractères nets et précis qui permettent la pensée consciente. Nous pouvons raisonnablement supposer qu’il existe un continuum entre la fonction représentationnelle des objets internes et les représentations dans le sens strict: continuum de la dichotomie du développement enfantin et continuum dans les processus inconscients chez l’adulte. Bion sous-entend ce continuum en nous proposant sa «grille».

L’observation des bébés et l’analyse des enfants semblent confirmer cette continuité. Au cours de cette progression l’on passerait de protoreprésentations qui n’ont aucun lien  avec des objets réels (c’est, en effet, ainsi que l’enfant se représente le monde, à travers ses objets internes, éloignés de toute réalité), à d’autres, dans lesquelles ce rapport commence à exister d’une manière approximative, et tour à tour jusqu’aux représentations dans le sens strict. Nous aurions ainsi une chaîne de signifiants internes qui, progressivement, servent à signifier toujours mieux la réalité. L’existence, ou pour mieux dire, la construction de signifiants tour à tour toujours plus adéquats à représenter la réalité, n’élimine pas la persistance et la prégnance des premiers: les objets internes primaires demeurent (et agissent) même en présence de véritables représentations. L’existence d’une continuité progressive entre les objets internes et les représentations n’élimine pas le concept psychanalytique de conflit: celui-ci peut être décrit en termes représentationnels, et non énergétiques, comme discordance et contradiction de significations le long de la chaîne des représentations signifiantes (1981, 1983). Ceci correspondrait au «mensonge» interne de Bion.

Bion propose en outre, de manière cruciale, le problème de comment des sens l’on passe au mental: bien évidemment il se pose la question de ce qui fait «démarrer le moteur», qui fait que des afférences neurologiques, dues à la morphophysiologie des récepteurs, l’on passe à ce quelque chose qui peut être élaboré et acquis (donc mémorisé) comme capacité de pensée; et qui permet tout  «apprentissage de l’expérience» successif. Ce problème est résolu par Bion avec les concepts d’éléments (, d’éléments (, d’écrans (, de fonction  (, etc. A mon avis, au-dessous du modèle abstrait, mathématique, de Bion, réside le même problème que les psychologues expérimentaux ont affronté en étudiant le processus de l’organisation perceptive et, surtout, le concept de représentation comme base mnestique pour que se réalise cette «lecture» qui est le point de départ de la perception et du développement successif de l’apprentissage. De cette manière, la perception s’avère être le processus psychique sur la base duquel peuvent avoir lieu les autres processus cognitifs.

La position bionienne donne alors lieu à trois questions, pouvant se situer dans la recherche du «pourquoi» du développement psychique et que ma théorie essaie de situer dans un tableau qui tienne compte du développement actuel des sciences psychologiques expérimentales. La première question concerne la genèse des objets internes: dire qu’ils tirent leur origine des relations est aussi vrai que simpliste; il faut, en effet, décrire, puis expliquer comment l’afférence sensorielle, qui demeure toujours le médium physique de toute communication entre les êtres vivants et par conséquent aussi de toute relation interpersonnelle, devient objet interne. De là découle une seconde question: comment peut-on conceptualiser l’apprentissage primaire comme passage de l’information purement sensorielle (input) aux organisations mentales ayant une valeur représentationnelle (objets internes, d’abord, représentations dans le sens strict, ensuite); soit, comment peut-on conceptualiser, d’une manière plus détaillée que nous le permettent les modèles abstraits de Bion, le passage plus général des sens à la mentalisation. La troisième question, qui  découle des précédentes, concerne une analyse possible du processus de perception dans des termes qui seraient communs à la psychologie expérimentale et à la psychophysiologie et qui, en même temps, puissent être situés et utilisés dans le cadre psychanalytique: à savoir la relation entre la genèse de la perception et la genèse des objets internes.

A ces trois questions, qui surgissent en développant la théorie bionienne, s’en ajoute une quatrième, concernant la possibilité d’une théorie psychanalytique qui aurait aussi un aspect «explicatif» et, par conséquent, qui serait compatible avec ce que nous disent aujourd’hui les autres sciences. A l’époque de Freud, les neurosciences parlaient en termes homologables au concept d’énergie et de transformation d’énergie: Freud parla de libido et de pulsions. Aujourd’hui, les sciences expérimentales posent le problème en soulignant comment le fonctionnement mental implique la capacité de traiter les inputs reçus, de manière à ce qu’en ressorte une activité capable de «lire» les expériences; extérieures et internes, pourrions-nous ajouter. Ma théorie désire conceptualiser en ces termes les expériences qui découlent des relations objectuelles.

Si on ne peut plus invoquer l’hypothèse énergético-pulsionnelle pour expliquer l’origine du psychique, une théorie alternative sera alors nécessaire. Je crois que la psychanalyse se déplace vers cet horizon à travers de multiples études de différents auteurs. Nombre de ceux-ci font reposer sur des réponses, même complexes, évoquées par des configurations déterminées de stimuli, la base d’une activité «mentale» qui permettrait les apprentissages successifs. Ogden, par exemple, (1986), désigne par instinct (à mon avis avec une acception impropre) un code inné pour la lecture de certaines expériences: une organisation fonctionnelle serait ainsi peu à peu acquise à l’apparition de certaines expériences, mais grâce à la présence d’une prédisposition biologique. Cela serait homologable au concept de préconception de Bion. Pour expliquer ensuite le passage d’une activité mentale de ce genre, par conséquent non adéquate pour lire la réalité, à une autre plus proprement capable d’apprendre, ce même auteur appelle en cause les mécanismes de l’identification projective.

A mon avis, l’identification projective nous aide à comprendre le comment du procédé de mise en route d’un fonctionnement mental, mais très peu le pourquoi. Celui-ci ne peut pas faire abstraction du problème de déterminer le passage à partir des afférences sensorielles (de l’expérience et, j’ajouterai, de celle interne également) à la capacité de les traiter,  de l’expérience elle-même. Il s’agit de la capacité d’organiser les inputs simples et multiples recueillis dans des unités opérationnelles qui rendent possibles les «opérations» mentales. C’est dans cette direction que s’oriente ma théorie, en formulant un modèle d’après lequel la source d’expérience des relations objectuelles est concevable en termes pouvant être homologués à ce que nous savons avoir lieu en tant qu’afférence, input, traitement, lecture, mémoire de lecture et ainsi de suite (2). J’espère que ma tentative théorique pourra être intégrée et dépassée dans la comparaison avec la pensée d’autres auteurs.

3) La théorie du protomental

Le modèle que j’ai élaboré (que le lecteur me pardonne si dans l’espace d’un article je suis contraint d’être schématique) prend son origine de la psychophysiologie sensorielle pour expliquer le développement psychique depuis son début. Le modèle est du type constructiviste et il tient compte des principes élémentaires de la cybernétique. Le cerveau est comparable à un grand ordinateur et la structure mentale est l’ensemble des «programmes» ou des fonctions, qui ont été stockées, ou «apprises». La variation de celles-ci détermine la variation des capacités globales de l’ordinateur: la structure psychique est l’ensemble de ces fonctions, qui varie selon les individus. Au départ on apprend les fonctions les plus élémentaires: cette mémorisation initiale de fonctions, qui constitue le noyau primaire de l’appareil mental, module tout apprentissage successif et progressif des mémoires; et de nouvelles fonctions, et des contenus, qui ne sont pas séparables les unes des autres. De cette manière, l’appareil mental apprend et, en même temps, s’autoconstruit, dans ces capacités même d’apprentissage. (3)

Tout apprentissage dépendra non seulement des potentialités du hardware (le cerveau de l’homo sapiens) mais aussi de l’input ou des ensembles d’inputs: c’est-à-dire que nous devons rechercher dans le sensoriel l’origine de la structuration de ce que l’on mémorise. En considérant les relations objectuelles primaires en tant que matrice de la construction de la structure mentale, pour expliquer le début de la construction nous devrons déterminer les premiers et les différents inputs ainsi que les premières organisations et les premières mémorisations en termes de premières fonctions protomentales qui se forment, chez l’enfant, à partir de la relation. Dans cette reconstruction, qui concerne justement ce que les psychanalistes appellent les affects primaires et les objets internes, nous nous heurtons à une difficulté basilaire: si nous partons de l’enquête sur comment les inputs sensoriels peuvent s’organiser en engrammes perceptifs ayant une signification, nous devons expliquer comment la première mémorisation aura lieu, du moment que, pour qu’il y ait mémorisation, il doit y avoir perception et que, pour qu’il y ait perception, les processus psychiques de reconnaissance, de lecture et, par conséquent, de mémoire précédente, sont nécessaires.

L’input neurosensoriel en soi, considéré en tant qu’entité ponctuelle (simple stimulation de simples cellules réceptrices) n’entre pas dans la mémoire: il n’entre pas dans celle biochimie qui se dépose dans le R.N.A., et il ne se conserve pas non plus longtemps comme trace bioélectrique. L’input doit être «lu», pour être mémorisé: pour la lecture il doit y avoir une reconnaissance des «ensembles» qui le composent. Pour qu’un «ensemble» soit «lisible», il faudra par conséquent être en présence d’une trace mnestique qui constituerait l’unité de lecture homologue: tout cela en correspondance de ces événements neurophysiologiques qui sous-tendent la reconnaissance perceptive, ou pour mieux dire, la «lecture» des éléments qui, ensuite, donneront lieu à la perception.

Une série de questions se présente alors. Comment les premières unités de lecture se forment-elles? Quels sont les «ensembles» d’inputs qui constituent la première mémoire? Existe-t-il des ensembles qui sont mémorisés en soi et qui pourraient ensuite constituer les premières unités de lecture? Autrement, si même pour les premiers inputs des unités de lecture sont nécessaires, comment la première «fonction» qui permet la première mémorisation peut-elle commencer? Il y a un problème «d’assemblage» des inputs neurosensoriels simples, qui permet ou qui ne permet pas que leurs traces soient mémorisées. Pourquoi et comment ces traces sont-elles mémorisées? Quelles sont les caractéristiques de ces premiers assemblages de traces d’ensembles, qui constituent les premières protoreprésentations et, par conséquent, les premières perceptions? Quelles sont les modalités d’assemblage, et des inputs et de leurs traces respectives qui permettent la constitution des premières «fonctions», lesquelles, à leur tour, permettent les premiers apprentissages? Y a-t-il des ordres divers et graduels de protoreprésentations? Quelles sont les modalités d’assemblage respectives? En termes neuropsychophysiologiques, c’est dans toutes ces questions que nous pouvons localiser l’explication d’autant de questions psychologiques: que perçoit un nourrisson? Que perçoit un foetus? Comment celui-ci dépend-il de sa relation avec sa mère? Quelles sont les représentations (ou pour mieux dire les protoreprésentations) qu’un nourrisson (et peut-être même un foetus en grossesse avancée) doit, sans aucun doute, déjà avoir pour pouvoir percevoir? Comment celles-ci se sont-elles formées? Quel type d’apprentissage de l’expérience y a-t-il eu et quel type d’apprentissage cela permet-il? Comment se forme ce que nous appelons «affects»? Et comment dans la modulation des relations, leur développement continue-t-il?

Le nourrisson, et le foetus, n’ont pas de conscience: ce fait ne nous exempte cependant pas d’en considérer les processus de perception et, par conséquent, d’examiner quels en sont les engrammes protoreprésentationnels qui permettent une lecture perceptive. De la même manière, alors, nous pouvons étudier l’inconscient de l’adulte. La grille de Bion nous aide à ne pas considérer la perception et les autres processus conscients comme étant d’une nature différente de ceux inconscients. A ce point, toutes les questions que nous avons formulées ici, que nous l’ayons fait en termes explicatifs neurophysiologiques ou en termes descriptifs de l’observation propre de la psychologie expérimentale, sont-elles utiles à la psychanalyse? Quels concepts psychanalytiques s’y superposent-ils, en y trouvant l’explication? Par exemple, les objets internes, dont nous avons souligné (1991) la valeur protoreprésentationnelle pour les premières perceptions – connaissances: cfr. Money Kyrle – du monde, à quoi correspondent-ils en termes d’ordres de protoreprésentations et, par conséquent, en termes d’assemblage de traces d’inputs de différentes sensorialités? Est-ce que ce sont ces objets internes qui résident à la base d’un certain type de perception plutôt que d’hallucination? Et aussi, lorsqu’en psychanalyse on dit que l’objet réel absent est perçu comme s’il s’agissait d’un objet mauvais présent, quel type de perception le nourrisson a-t-il de ces inputs sur la base desquels se présentifie – c’est-à-dire est perçu – cet «objet mauvais»? Il ne s’agit pas seulement d’un objet d’affects, mais aussi d’un objet perceptif (Imbasciati 1993). En effet, le nourrisson peut s’effrayer pour un bruit inhabituel: ce qui signifie que ce bruit a été perçu (= lu, à travers une unité de lecture protoreprésentationnelle) comme s’il s’agissait d’un objet mauvais. Quelles unités de lecture protoreprésentationnelles ont-elles été mise en jeu? Ces unités, avec quelles traces de quelle sensorialité ont-elles été construites? Et lorsque l’enfant transforme les afférences entéroceptives de la faim en une perception d’objet mauvais extérieur, quel est le genre de protoreprésentation qui intervient? Il y a donc un continuum entre l’hallucination et la perception, et pour chaque degré de ce continuum des unités représentationnelles sont nécessaires.

Et encore, la psychanalyse (et Bion notamment) dit que les mécanismes schizoparanoïdes ne permettent pas de distinguer la réalité interne (objets mauvais) de celle extérieure, de sorte que celle-ci est perçue comme menaçante et différente de la réalité effective. Dans ce type de mécanismes, et de perceptions (ou hallucinations) conséquentes, quels types de protoreprésentations interviennent-ils? Quels assemblages de traces extérieures et internes sont-ils «mélangés» de sorte à ce qu’il y ait confusion perceptivo-hallucinatoire? Si nous considérons les processus inconscients de l’adulte et la présence de l’oscillation PS-D décrite par Bion, dans la polarité PS (schizoparanoïde), quel «métabolisme» de traces protoreprésentationnelles a-t-il lieu? De la même manière, à quels changements d’assemblages de traces protoreprésentationnelles le virage dépressif correspond-il? Est-ce ce dernier «réassemblage» qui permet l’apparition d’une perception adéquate à la réalité et, ensuite, la dimension consciente de la perception elle-même?

A ces questions, et à d’autres, j’ai essayé de donner une réponse en exposant ma théorie (1998): dans ce tableau, la naissance et la construction progressive de l’appareil mental sont «expliquées» en reconsidérant l’entier processus symbolo-poïétique en tant que construction de capacités fonctionnelles progressives. Ce développement est reconstruit en suivant deux voies parallèles et comparées pas à pas: celle psychanalytique, le long de la relation mère-enfant, et celle psychophysiologicocybernétique, concernant la réception, la modulation, le traitement des inputs correspondants qui existent dans la relation, jusqu’à être organisés en «traces», qui demeurent dans la mémoire dans le système comme base des premières capacités.

Je me rends compte que l’avalanche de questions que je viens de proposer, sans pouvoir décrire ici leur réponse, risque de déconcerter le lecteur et peut-être aussi de l’indisposer vis-à-vis des perspectives que j’affirme avoir été ouvertes par ma théorisation. D’autre part, je ne peux pas ne pas courir ce risque. Un isolement relatif, culturel et linguistique, dans lequel s’est développée ma production, augmente ce risque. Je pense, d’autre part, que ces derniers temps, justement, où l’IPA recommande que la psychanalyse s’ouvre à d’autres sciences (notamment à celles limitrophes), il pourrait être utile que je donne des nouvelles de mon travail.

Ma théorie ne prétend pas donner une réponse définitive à toutes les questions énoncées ci-dessus. Elle donne des réponses possibles à la recherche du «pourquoi» des processus psychiques et de leur développement. Dans ce sens elle se situe dans l’esprit qui animait Freud: chercher non seulement la manière de décrire et de comprendre les processus psychiques et, par conséquent, d’y intervenir dans la salle d’analyse, mais aussi leur explication, le «pourquoi». Freud l’a cherché sur la base de l’état des sciences neurophysiologiques de son époque et il a conçu sa théorie énergético-pulsionnelle: aujourd’hui nous devons le chercher en localisant d’autres voies, d’autres hypothèses, d’autres théories, sur la base de principes cybernétiques et de l’état actuel des sciences psychologico-expérimentales.

 

Résumé

 

L’auteur expose les prémisses épistémologiques de sa théorie sur la construction du développement mental, élaborée dans ses livres précédents. Freud a formulé sa théorie énergético-pulsionnelle non seulement pour comprendre le «comment» des processus psychiques, mais aussi pour émettre l’hypothèse d’un «pourquoi»: ces hypothèses ont été formulées conformément et en analogie avec les découvertes des sciences physiques et neurophysiologiques de son époque. Cette partie de la théorisation freudienne est aujourd’hui abandonnée, en faveur des théories des relations objectuelles. Celles-ci «décrivent» d’une manière plus adaptée la formation de l’appareil mental et son développement, mais elles ne «l’expliquent» cependant pas suffisamment. La description du «comment» est efficace, mais l’explication du «pourquoi» les fonctions mentales naissent et se développent est généralement laissée dans l’ombre. La Théorie du Protomental, élaborée par l’Auteur, est une théorie des relations objectuelles qui, partant des questions laissées sans réponse de Bion, se propose de supposer non seulement le «comment», mais aussi un «pourquoi» des fonctions psychiques.  Cet objectif est poursuivi de la même manière avec laquelle opérait Freud, mais en se basant sur les sciences psychologico-expérimentales, psychophysiologiques et cybernétiques de notre époque et, par conséquent, en formulant une théorie différente.

 

(1) le terme de structure est ici utilisé non pas dans un sens biologique mais en tant que structure fonctionnelle acquise.

 

(2) Mon modèle sous-tend une position empiriste au lieu qu’innétiste: c’est-à-dire la valeur de l’expérience comme prédominante sur le biologique. Ce qui ne signifie pas une sous-estimation du substrat neural, qui me paraît, au contraire, aligné sur les études les plus récentes qui montrent le feed-back complexe entre la morphologie, la physiologie, l’apprentissage et de là, encore, la physiologie et la morphologie elle-même; la morphologie neurale également est modifiée par l’apprentissage (Oliveri, 1986).

 

3) Certains psychanalystes, lorsqu’ils entendent des mots comme apprentissage, lecture, mémoire et autres, habituellement peu appliqués aux affects, peuvent se sentir dénaturés de leur spécificité psychanalytique: cette spécificité est l’essence de la compréhension de la subjectivité, mais si nous voulons pousser notre connaissance vers l’explication, il faudra lui ajouter autre chose, qui ne lui nuira pas.